Orchestre symphonique de Bretagne

LE RÊVE ARMORICAIN DE MARK FELDMAN

Photo 1 Orchestre symphonique de Bretagne

À la tête de l’Orchestre Symphonique de Bretagne depuis 2012, Mark Feldman scrute un horizon universel pour mieux enraciner son action musicale dans l’univers celte. Au final, l’ami américain se révèle comme l’un des meilleurs ambassadeurs du répertoire armoricain.

Comment devient-on un orchestre symphonique de Bretagne ?

Cette idée d’un ancrage régional est au centre de mes préoccupations depuis toujours. Que ce soit en Bretagne, à Los Angeles ou à Singapour, un orchestre doit être enraciné dans la culture locale. Sinon, il finit par s’enfermer dans une tour d’ivoire, une voie malheureusement choisie par de nombreux orchestres depuis plusieurs années, avec une image élitiste à la clé. Il y a ici une culture plusieurs fois centenaire, voire millénaire. Celle-ci doit faire partie intégrante de l’ADN de l’Orchestre symphonique de Bretagne.

 

Comment cela se traduit-il ?

 Depuis deux ans et demi, nous essayons de mettre en avant la musique classique bretonne et celtique ; nous programmons aussi des créations en lien avec l’Arc atlantique (de l’Écosse à l’Espagne celtique) ; nous travaillons enfin avec des musiciens traditionnels ouverts sur les aventures musicales. Il ne faut pas oublier non plus que sans les contribuables, cet orchestre n’existerait pas.  Nous avons donc une responsabilité civique par rapport à cela.

 

Pouvez-vous décrire une saison « bretonne » de l’orchestre.

Pour la saison en cours, nous avons donné des concerts délocalisés dans plus de quarante villes de Bretagne, de la commune la plus minuscule à la grande agglomération. Nous continuons donc d’irriguer la région. Le projet Taliesin, du nom d’un barde celtique, a par ailleurs donné lieu à des représentations de Marthe Vassalo, Didier Squiban, sans oublier l’ouverture du répertoire à la musique irlandaise. L’Orchestre de Bretagne a tout à fait sa place au festival Interceltique, et je dois dire que cela est très important en matière de rayonnement, touristique notamment. À Quimper cet été, nous reprendrons la symphoniePonantde Didier Squiban. Le public présent pourra donc découvrir SON orchestre, ce n’est pas rien. De même, quand nous nous rendons à l’étranger, que ce soit au Carnegie Hall de New-York ou à Séoul, comme c’est prévu, nous sommes des ambassadeurs de la région.

 

Les artistes bretons ont longtemps été rangés dans la case « folklore ». Aujourd’hui, on s’arrache leurs talents aussi bien dans le domaine du jazz, que de la musique classique…

Dès mon arrivée dans la région, j’ai constaté que cette culture était horriblement riche. J’ai tout de suite rencontré plein d’artistes, comme Érik Marchand, très curieux, et toujours en recherche. En fait, la philosophie des musiciens bretons est assez proche de la musique contemporaine. En Bretagne, la tradition n’est pas figée, sinon, on parlerait effectivement de folklore.

 

L’Orchestre se produira cet été au festival Temps fête, à Douarnenez. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il s’agit d’un défi lancé par le directeur de Temps fête, et je dois dire que j’ai une énorme trouille (rires). Serge Hilbert est un vrai mélomane ; quant ils nous a contacté, je me suis dis tout de suite que nous allions imaginé un programme « celtique ». Mais lui préfèrait quelque chose de tourné vers la mer et la fête. Le répertoire choisi sera très symphonique et aussi je dois dire assez inattendu : l’Orchestre va jouer lesInterludes de la merde Benjamin Britten, un extrait duVaisseau de Simbadde Rimsky Korsakov et enfin un opéra de Bellini. Les musiciens seront pour l’occasion accompagnés de l’ensemble vocal rennais Mélismes et de solistes de l’Opéra royal de Londres. Bref, c’est un concert sans filet, en plein air, avec très peu de répétitions. Je peux aussi vous dire que nous réservons quelques autres surprises pour le public…

 

Comment un New-Yorkais définirait la Bretagne en cinq mots ?

Demander à un New-Yorkais de résumer quelquechose en cinq mots, c’est impossible, et je pense que la remarque vaut aussi pour les Bretons (rires). Bon, allons y quand même : accueillante, dynamique, curieuse, ouverte, belle. En plus développé, je trouve qu’il existe une vraie similitude entre la Nouvelle Angleterre (région de Boston aux Etats-Unis) et la Bretagne : c’est une terre riche de différentes cultures et des apports des immigrés irlandais, écossais ou d’ailleurs ; il y a aussi l’histoire de la pêche et des baleiniers ; et enfin, n’oublions cet esprit un brin frondeur : il faut se rappeler que la révolution américaine est née à Boston, d’une histoire d’impôts. L’histoire bretonne est émaillée d’épisodes semblables.

 

Vous êtes Américain. Avez-vous des origines celtiques vous-même ?

Non, mais comme les Bretons, je sais ce que c’est de faire partie d’une minorité culturelle. Je suis issue d’une famille juive d’Europe de l’est immigrée aux Etats-Unis entre 1910 et 1930. Le yddish était la langue de mes grans parents. Moi je le comprends un peu mais ne le parle pas du tout. Il me semble que les problèmatiques de la langue bretonne ne sont pas très éloignées de cela.

 

Que manque-t-il à la Bretagne en matière de musique classique ?

Ce serait extraordinaire si nous avions dans la région l’équivalent des Chorégies d’Orange ou des Flâneries de Reims. De manière générale, je trouve que la politique du tourisme n’est pas assez audacieuse, alors qu’elle a tout pour rayonner à l’extérieur. J’ai quant à moi envie de dire à mes compatriotes : « venez en Bretagne, il n’y a pas que Paris et les Châteaux de la Loire en France. Et en plus vous vous reconnaitrez ! » Malheureusement, l’histoire des corsaires malouins, de la compagnie des Indes à Lorient, ou du mysticisme et de la forêt de Brocéliande, demeure à mon goût trop méconnu, et l’on résume un peu trop souvent la Bretagne aux crêpes et à la musique folklorique.